Retour
Milan Quadens
Entretien avec Milan Quadens, Directeur artistique et co-fondateur de la marque Paradox
Interview
par
Laurent H.
Milan Quadens : créer sans se limiter à une discipline
Illustration, photographie, vêtement, vidéo… Milan Quadens navigue entre différentes pratiques sans vraiment chercher à les séparer. Cofondateur de Paradox, il développe ses propres projets tout en collaborant avec des artistes, notamment dans la musique, pour imaginer des pochettes d’albums, des vêtements ou des univers visuels complets.
Nous l’avons rencontré dans son atelier pour parler de son parcours, de son rapport au dessin et de cette curiosité qui l’amène à explorer de nouvelles disciplines.

Dans l'atelier de Milan
Une enfance créative
Hello Milan ! Pour commencer, tu peux nous dire où on se trouve ?
Milan : Hello ! Oui bien sûr, là, on est chez moi, dans mon appartement. J’ai installé mon bureau dans une deuxième chambre, et c’est ici que je travaille.
Avant, j’étais dans un coworking avec d’autres indépendants. C’était une super expérience, surtout au début. Je m’y suis installé à 22 ans et ça m’a ouvert énormément de portes. J’ai fait plein de rencontres, aussi bien personnelles que professionnelles.
Mais à un moment, je me suis rendu compte que j’avais du mal à me concentrer. On arrivait au bureau à 9 ou 10 heures, on discutait, on prenait un café jusqu’à 11 heures, parfois 11 h 30. Puis on allait manger et on revenait à 14 heures…
Au final, on ne bossait quasiment pas de la journée ! [rires]
Quand je me suis installé ici, j’ai découvert que je travaillais beaucoup mieux seul. Au départ, j’avais peur de m’isoler, mais aujourd’hui, j’apprécie vraiment d’avoir mon propre espace.

L'environnement de Milan
Chez toi, il y a énormément de références affichées… Finalement, c’est quoi ta passion ?
Milan : Ma passion, c’est l’image.
Je suis fasciné par toutes les images, que ce soient les pochettes de vinyles, les affiches de films, les bandes dessinées, le cinéma… Même les images qu’on peut se créer dans sa tête en écoutant de la musique ou en lisant un livre.
On a aperçu des figurines, ou encore une affiche vintage de Flash Gordon. Est-ce que tu as grandi dans un environnement particulièrement créatif ?
Milan : Totalement, j’ai eu la chance d’avoir deux parents qui m’ont énormément appris.
Ma mère travaillait dans la publicité, elle était productrice. Tout petit, je l’accompagnais sur les tournages, je voyais ses projets, les campagnes, les images qu’elle produisait. Ça m’a sensibilisé hyper fort à tout cet univers.
Et de l’autre côté, mon père est designer. Il était carrossier avant de commencer à fabriquer des meubles en tôle, notamment avec des tôles de voitures. Il créait des étagères à disques, des chaises, des meubles…
Il a connu une période de succès, puis des moments plus compliqués. J’ai grandi en le voyant travailler énormément sur son art. Depuis, son travail a plutôt évolué vers la sculpture.
En fait, ma mère m’a sensibilisé à l’image, aux concepts, à la publicité. Et mon père m’a apporté la forme, le dessin, la technique, la matière.
J’ai eu la chance de grandir dans ces deux univers assez différents, mais qui vont ensemble, en fait.

© Pol Quadens - Blade
Ah, donc ton père dessine aussi ! Et quelle place il a eue dans ton apprentissage ?
Milan : Il m’a influencé, mais surtout, il m’a appris énormément. On dessinait ensemble et il m’a fait découvrir Mœbius et Alien très jeune. Et ça m’a mis des claques.
Mœbius et Alien, c’est vraiment une madeleine de Proust pour moi.
La science-fiction, c’était un peu la base de mon enfance. Après, il y a eu la dark fantasy, les Warhammer… Tous ces univers m’ont beaucoup accompagné.
Et j’ai toujours eu une grosse fascination pour l’histoire, qu’elle se déroule dans le futur ou dans le passé. Je me base beaucoup sur l’histoire pour imaginer des choses.

Dans l'atelier de Milan
Donc, finalement, le dessin, c’est quelque chose qui est arrivé très tôt dans ta vie ?
Milan : Quand j’étais petit, j’étais fan de Batman, surtout de la série animée des années 90. Je ne dessinais quasiment que ça, ça faisait rire ma famille.
À l’école, par contre, j’étais très mauvais. J’étais dissipé, pas du tout attentif. Mais mes profs me disaient que je dessinais bien. En fait, c’était ma bulle.
Du coup, je pouvais me dire : « Ok, je suis peut-être nul à l’école, mais je suis bon en dessin. »
Ça me donnait une certaine confiance en moi. Je savais que j’avais quelque chose, quand même.
Et en grandissant, est-ce que tu t’imaginais suivre les traces de tes parents et travailler toi aussi dans un milieu créatif, voire exercer le même métier qu’eux ?
Milan : Pas forcément leur métier, non.
Quand je voyais ce que faisaient les parents des autres enfants de ma classe, je ne comprenais pas vraiment leur travail.
Alors que le monde de mes parents, je le connaissais.
Je voulais peut-être pas faire exactement ce qu’ils faisaient, mais je voulais vivre dans leur monde. Être dans l’atelier de mon père, sur les tournages et dans les studios de ma mère. C’était plutôt l’écosystème qui m’attirait.

Sketchbook de Milan
Le dessin comme point de départ
Aujourd’hui, tu fais de la photo, du vêtement, de la vidéo… Est-ce que le dessin reste présent dans tes projets ?
Milan : Oui. Le crayon, pour moi, c’est vraiment le point de départ.
Il y a un truc qui est à la fois très chiant et génial avec le dessin : c’est compliqué.
Même moi qui dessine depuis toujours, j’ai parfois du mal à me retrouver devant une feuille blanche. On a peur de se décevoir, de ne pas trouver l’idée, de perdre son temps à dessiner des trucs qui ne vont servir à rien.
Alors qu’aujourd’hui, on peut facilement aller chercher des images toutes faites sur Internet.
Mais quand tu réunis des photos et des références, tu restes parfois dans un imaginaire assez flou. Quand tu commences à dessiner quelque chose, ça devient concret.
C’est ça qui m’intéresse. Le dessin permet de donner une forme à une idée, de comprendre ce qu’on a réellement en tête.
Et j’aime bien cette relation de partir de rien. Je dessine, je dessine… Et petit à petit, ça s’affine.

© Milan Quadens - Illusrtation Paradox
Généralement, beaucoup de créatifs commencent par rechercher des références et construire un moodboard, ce n'est pas ton cas ?
Milan : Non, parce que c’est en dessinant que je me rends compte de ce que je ne sais pas.
Par exemple, j’ai récemment travaillé sur un shooting pour un t-shirt d’Octobre Rose, dans le cadre de la lutte contre le cancer du sein. Le vêtement comporte une cicatrice brodée au niveau de la poitrine.
Je cherchais une idée de photo qui ne soit pas trop premier degré. J’ai commencé à dessiner plusieurs pistes, dont une couturière en train de recoudre quelque chose.
Puis je me suis dit que ce serait plus intéressant de représenter un médecin qui opère, mais en train de coudre. Ça permettait de créer un lien entre le vêtement et le sujet.
J’ai donc commencé à dessiner la scène que j’imaginais.
Et là, je me suis rendu compte que je ne savais pas vraiment comment un médecin tenait ses instruments, comment il était habillé, à quoi ressemblait exactement une salle d’opération…
J’avais l’idée, mais il me manquait des connaissances.
C’est à ce moment-là que je suis allé chercher des références. J’ai regardé des photos de salles d’opération, étudié les positions, les instruments, les décors… J’ai aussi réfléchi aux optiques que je pourrais utiliser pour la photographie.
Petit à petit, j’ai intégré toutes ces notions à mon dessin.
En l’occurrence, ce dessin devait devenir une photographie. Mais c'est pas forcément le cas, parfois, ça reste simplement un dessin.

© Milan Quadens - Paradox
On dirait que prendre une feuille de papier et de dessiner occupe une place importante dans ton travail. Est-ce que tu penses que tu pourrais t’en passer ?
Milan : Je pourrais, parce que je l’ai déjà fait. Mais c’était une erreur et ça m’a rendu très malheureux.
Pendant quatre ou cinq ans, je dessinais uniquement sur tablette. Je continuais à dessiner tous les jours, mais j’ai fini par devenir très impatient.
Quand tu travailles sur ordinateur, tout peut aller très vite. Tu peux déplacer quelque chose, revenir en arrière, corriger en un clic. Et à force, tu veux toujours aller plus vite, parfois même plus vite que ton cerveau.
Et quand ça bug, tu pètes un câble.
Alors que quand tu dessines, il n’y a pas de bug. Si ça marche pas, c’est toi qui bugues.
Et donc c’est à toi de régler le problème.
Tu ne peux pas aller plus vite que le dessin. Tu es obligé d’être dans le moment.
Même décalquer, pour moi, ce n’est pas de la triche. Ça demande du temps, de la concentration. Tu remarques des détails que tu n’avais pas vus avant.
Sur tablette, j’avais pris l’habitude de faire le geste avec deux doigts pour revenir en arrière. Tap, tap, tap…Je pouvais passer deux heures à dessiner et ne toujours rien avoir.
J’avais fait plein d’erreurs, mais je les avais oubliées. Même pas corrigées : oubliées.
Alors qu’avec un crayon, tu vois ton erreur. Tu comprends ce qui n’a pas fonctionné et tu essaies de ne pas le reproduire.
Et puis il y a quelque chose d’assez honnête là-dedans.
Quand ton dessin n’est pas à la hauteur de ce que tu imaginais, ça te remet un peu les pieds sur terre. Tu pensais peut-être être meilleur que ça, mais pour l’instant, tu dessines comme ça.
Tu vas progresser, mais tu ne peux pas vraiment te mentir à toi-même.


Sketchbook de Milan
Créer l’univers des autres
Tu collabores régulièrement avec des artistes, notamment issus de l'industrie musicale. Comment tu abordes ce travail avec quelqu’un d’autre ?
Milan : Déjà, il y a le contact humain.
Si ça se passe bien humainement, c’est un très bon point. Il y a de la confiance, de la motivation, et les échanges deviennent beaucoup plus naturels.
Après, je peux très bien m’entendre avec quelqu’un dont la musique ne me plaît pas du tout. Et l’inverse aussi. Ce n’est pas forcément un problème.
L’important, c’est de discuter, de comprendre la personne et ce qu’elle cherche à faire. Parce que souvent, les gens ne savent pas exactement ce qu’ils veulent. Ils ont une idée de ce qu’ils pensent vouloir.
Et parfois, ton rôle, c’est justement de leur proposer quelque chose qu’ils n’avaient pas imaginé.
Mais pour ça, il faut beaucoup parler et se renseigner.

© Milan Quadens - Merchandising Helena
Et la musique elle-même, elle a une importance dans ton travail ?
Milan : Ah oui, c’est hyper important.
Il m’est arrivé de commencer à travailler sur le merchandising d’un artiste avec qui le contact passait très bien.
On parlait… Et un jour, j’étais devant mes dessins et je me suis dit : « Mais en fait, je n’ai même pas reçu l’album. Je ne sais pas de quoi ça parle ! »
Il me manquait quelque chose d’essentiel.
Avec Helena, par exemple, c’était intéressant parce que ce n’est pas du tout ma culture musicale.
On s’était déjà vus deux fois. Elle était passée à la boutique, on avait discuté, elle avait essayé des vêtements… Je sentais qu’elle me faisait déjà un peu confiance.
Et ça m’a mis à l’aise parce que je me suis dit qu’elle comprenait ce que je faisais, tout simplement.
Ensuite, quand j’ai écouté son album, j’ai commencé à comprendre certaines choses dont on avait discuté. Et lorsqu’elle m’a envoyé les nouveaux morceaux de la réédition, ça m’a directement donné plein d’idées.
J’écoutais sa musique chez moi et je dessinais en même temps. J’étais hyper inspiré. Pourtant, ce n’est pas forcément ce que j’écoute personnellement.
Mais mes goûts, finalement, on s’en fout un peu. C’est son projet, pas le mien.
Je dois presque être invisible là-dedans. Mon rôle, c’est de l’aider à créer quelque chose de cohérent.
Et puis quand je crée du merchandising, je pense beaucoup aux fans. Je me mets à la place de quelqu’un qui écoute cette musique et qui aurait envie de porter le vêtement.
Il faut que ça corresponde à l’artiste, mais aussi aux personnes qui le suivent.


© Milan Quadens - Shooting photos Zed Yun Pavarotti
Certains artistes ne savent pas précisément ce qu’ils veulent et préfèrent donner carte blanche. Est-ce que c’est une liberté que tu apprécies dans ton travail ?
Milan : J'avoue que je préfère travailler avec un cadre.
La carte blanche, c’est souvent un cadeau empoisonné.
On te dit que tu peux faire ce que tu veux, mais ça ne veut pas dire que tout ce que tu vas proposer va fonctionner.
Et puis, quand tu n’as aucune contrainte, tu ne te mets pas forcément en danger. Tu risques de refaire quelque chose que tu connais déjà.
Alors qu’une directive peut t’obliger à chercher ailleurs.
Imagine qu’on te demande de travailler uniquement en noir et blanc. Si tu avais l’habitude d’utiliser la couleur comme un allié, tout à coup, tu ne l’as plus. Tu dois trouver d’autres solutions.
Avec Veeko, par exemple, j’ai récemment réalisé du merchandising pour lequel je devais travailler en noir et rouge, tout en restant cohérent avec son album.
L’univers me parlait, mais j'ai quand même dû faire un gros effort pour ne pas rentrer dans les schémas classiques que j’utilise d’habitude.

© Milan Quadens - Merchandising Veeko
Quand tu travailles pour d’autres artistes, est-ce que tu cherches à apporter ta propre identité visuelle, ou plutôt à t’adapter à leur univers ?
Milan : Je ne sais pas si c’est bien ou pas, mais je n’ai pas vraiment conscience d’avoir un univers défini.
Je fais les choses comme je les entends, assez spontanément, avec mes références, mes inspirations et mes envies du moment.
Peut-être que de l’extérieur, on reconnaît quelque chose dans mon travail. Mais moi, je n’ai pas l’impression d’être enfermé dans un style.
Je suis assez ouvert à ce niveau-là et je dirais que j’arrive plutôt avec mon regard.
D’ailleurs, j’ai l’impression que l’image d’un disque peut beaucoup influencer la manière dont on perçoit sa musique. Est-ce que pour toi, l’image doit forcément avoir un lien avec ce qu’on écoute ?
Milan : Ma grande déception quand j'achète un vinyle, c'est quand je vois une cover et que la musique n'a rien à voir avec ce que je m'en étais fait dans la tête. Pour moi, ça s'est raté.
Alors évidemment, il peut y avoir des contre-pieds intéressants. Je ne dis pas qu’une pochette doit forcément illustrer littéralement la musique.
Mais personnellement, j’aime bien qu’il y ait un rapport entre ce qu’on voit et ce qu’on va écouter.
Tu peux imaginer des milliards de solutions différentes pour un même morceau. Il y en aura énormément de bonnes, mais aussi des mauvaises. Et ton rôle, c’est d’en trouver une qui fonctionne avec la musique.

© Milan Quadens - Cover "Balle d'argent" pour Absolem
Son travail sur Balle d’argent
Tu as notamment travaillé sur Balle d’argent, un projet d’Absolem. Comment cette collaboration a-t-elle commencé ?
Milan : Déjà, Balle d’argent, c’est la première pochette que j’ai réalisée qui est sortie en vinyle. Donc c’était un gros kiff pour moi de pouvoir tenir cet objet entre les mains.
Le titre faisait notamment référence à la balle en argent qui permet de tuer les loups-garous.
Avec Abso et Benjamin, son producteur, qui est aussi un de mes meilleurs amis, on a commencé à discuter de tout cet imaginaire.
Et puis on avait toujours rigolé sur le fait qu’Abso avait un peu une tête de loup-garou ! [rires]
On s’est dit que ce serait génial de le transformer en loup-garou, habillé avec un teddy, dans une ambiance de collège américain.
Comment vous êtes passés de cette idée à tout l’univers qu’on retrouve autour de l’album ?
Milan : Déjà, il fallait convaincre Abso de se transformer en loup-garou…
Ce n’est pas forcément évident de proposer ça à un artiste, surtout qu’il allait devoir incarner ce personnage pendant la promotion de son projet.
Mais il était super ouvert.
J’ai commencé par dessiner son visage en loup-garou pour chercher à quoi il pourrait ressembler. J’ai fait plusieurs essais, rassemblé des références de films et de séries, préparé un moodboard…
L’idée, c’était de construire quelque chose qui rappelle les films d’horreur pour adolescents, avec ce côté un peu série Z des années 90–2000.
On a ensuite organisé le shooting dans une école, avec des casiers, pour retrouver cette ambiance de collège américain.
On a travaillé avec une maquilleuse de cinéma qui a réalisé les prothèses pour transformer Abso. De mon côté, j’avais aussi conçu le teddy qu’il porte sur la pochette.

© Milan Quadens - Photo de press pour Absolem
Après le shooting, on est partis quelques jours à la campagne pour travailler sur les images. On a retouché les photos, essayé différentes couleurs, différents fonds, différentes typographies…
On a construit la pochette petit à petit. Lui travaillait sur sa musique, moi sur l’image.
Le logo, par exemple, je l’avais d’abord dessiné à la main. Je l’ai ensuite retravaillé sur tablette pour lui donner cet aspect chromé, en référence à la balle d’argent.
Il y avait aussi ce collier avec une balle argentée, qu’on a réutilisé dans les visuels du projet.
Tous ces détails participaient au même univers.
Et ce qui était génial, c’est que ça ne s’arrêtait pas à la pochette.
Un clip a été réalisé par Robin Knudsen, avec Caballero en featuring, ce qui a permis de prolonger encore une fois cet univers.
Et puis à l’époque, j’avais encore mon magasin. On a donc organisé une sortie spéciale à Halloween, avec une collaboration Paradox X Absolem.
Il y avait un concert, on vendait les t-shirts et les vinyles… Mon shop s’est transformé en scène.
Et là, on avait vraiment tout cet univers qui prenait vie.
C’est ça que j’ai adoré dans ce projet : c’était un tout.
Un tout de création au service de la musique.
Parce qu’à la fin, c’est quand même pour écouter la musique.

© Milan Quadens - Collab Paradox & Absolem
Paradox, une pièce magique
Dans Balle d’argent, tu as touché à la photo, au vêtement, au graphisme… Comment tu en es arrivé à travailler avec autant de disciplines différentes ?
Milan : À la base, mon truc, c’est le dessin.
Et puis j’ai commencé à mettre mes dessins sur des t-shirts. J’ai créé une marque de t-shirts qui est progressivement devenue une marque de vêtements. Parce qu’à un moment, les t-shirts, ça m’a gavé ! [rires]
Mais pour vendre mes vêtements, il fallait aussi les photographier.
J’avais la chance d’avoir un ami, Benoît Do Quang, qui me prêtait son studio et qui m’a appris les réglages de base pour faire des photos correctes.
Et dès le premier shooting, qui était très nul, la photo est devenue une passion.
J’ai commencé à en faire de plus en plus, à apprendre, à expérimenter. Et je continue encore aujourd’hui.
Puis il y a eu la vidéo. Il fallait produire du contenu pour la marque, et comme on avait des amis qui faisaient de la musique, on a aussi commencé à réaliser des clips.
Et bref, tout ça… À un moment, ça devient une sorte de tout créatif.
Avec ma marque, j’avais la liberté de développer toutes ces envies. Ça m’a permis de m’ouvrir à plein de choses, de me professionnaliser dans plein de domaines.
Bon, sans forcément avoir la certitude de manger à la fin du mois ! [rires]

© Milan Quadens - Paradox
Tu as l’air de t’autoriser à explorer plein de domaines différents ?
Milan : Oui, complètement. J’aime bien faire les choses moi-même, comprendre les techniques.
Même en dehors de mon travail. J’aime la guitare, donc j’aime changer les cordes, entretenir mon instrument. J’ai une moto, et j’aime aussi comprendre comment elle fonctionne, faire certaines choses moi-même.
Et souvent, je me rate ! Mais quand je me rate, je comprends pourquoi.
C’est quelque chose que j’aime bien dans l’apprentissage. Essayer, se planter, comprendre et recommencer.
Après, il faut aussi que j’arrive à me canaliser, parce que je ne peux pas tout faire.
Je dois me concentrer sur ce qui m’intéresse vraiment : le dessin, la photo, les vêtements, la création d’images… Créer des mondes.

© Milan Quadens - Paradox & Caballero
Tu dirais qu’il faut maîtriser techniquement une discipline pour pouvoir diriger un projet qui fait appel à cette discipline ?
Milan : Non, je ne pense pas. Mais ça aide énormément.
Par exemple, sur un shooting publicitaire, tu peux travailler avec un assistant lumière qui s’occupe de toute la partie technique.
Il installe les lumières, règle le matériel, connecte tout à l’ordinateur… Et toi, tu apportes ton regard, tu diriges les personnes, tu choisis les images.
Tu n’as pas forcément besoin de savoir faire son travail. Mais si tu as déjà pratiqué la photo et travaillé la lumière toi-même, tu vas beaucoup plus facilement communiquer avec lui.
Tu comprends ses contraintes, tu sais ce que tu peux lui demander. Et tu gagnes énormément de temps.
Moi, je suis assez nul avec les termes techniques. Je n’ai pas forcément le vocabulaire précis pour expliquer tout ce que je fais. Mais je sais de quoi je parle. Et ça, ça m’aide blindé.
Avoir touché à plusieurs disciplines permet de mieux comprendre les gens avec qui tu travailles.
Et puis c’est chouette de pouvoir avoir une conversation d’égal à égal avec quelqu’un. De respecter son travail, de comprendre ce qu’il fait et ce qu’il essaie de t’expliquer.

© Milan Quadens - Paradox & Djibril Cissé
Finalement, quelle place Paradox a-t-il eue dans ton apprentissage ?
Milan : J’ai l’impression que Paradox, c’était une espèce de pièce magique où je pouvais un peu tout explorer. Le dessin, la photo, le design textile, la réalisation, la communication, le marketing, le webdesign… Tout.
Et surtout, sans avoir ce syndrome de l’imposteur que tu peux ressentir quand tu travailles pour un client.
Quand tu commences à être graphiste, par exemple, tu vends tes premiers projets en essayant de donner une image professionnelle. Mais parfois, c’est ton tout premier logo pour un client.
Tu ne sais pas forcément bien négocier tes prix, tes présentations ne sont pas terribles, tu te plantes sur plein de choses…
Avec Paradox, je pouvais expérimenter tout ça pour moi-même.
Si je créais quelque chose et que personne ne l’achetait, c’était mon problème. À moi de comprendre pourquoi, de m’améliorer et de recommencer jusqu’à trouver mon public.
Et ça me permettait aussi de réunir toutes ces pratiques sous un même projet.
Parce que si tu fais du dessin, de la photo, des vêtements, du web et plein d’autres choses sans aucun lien entre elles, ça peut sembler un peu dispersé. Alors que là, tout était chapeauté sous Paradox.

© Milan Quadens - Paradox & Royal Sporting Club Anderlecht
Et aujourd’hui, comment tu imagines l’avenir de Paradox ?
Milan : Maintenant que j’ai aiguisé la lame du dessin, de la photo, de la création textile et de toutes ces choses que j’ai apprises…
J’ai envie d’aller plus loin.
C’est marrant que tu me poses la question, parce que quand on était plus jeunes, toi et moi, on voulait monter un studio créatif ensemble.
Et j’ai toujours eu cette envie de créer un studio où il n’y aurait pas forcément de limites.
Finalement, on en revient à ce que je racontais au début.
Mon père travaille la matière, le dessin, les formes. Ma mère travaille dans l’image publicitaire, la promotion, la communication.
J’ai grandi entre ces deux univers et, avec Paradox, c’est un peu ce que je fais aujourd’hui.
Sauf que maintenant, j’aimerais aussi mettre tout ça au service d’autres projets.
L’avenir de Paradox ne se trouve peut-être pas uniquement dans le vêtement, mais aussi dans des collaborations avec d’autres marques, d’autres artistes.

© Milan Quadens - Paradox
Les références qui t’accompagnent
Pour terminer, est-ce qu’il y a des artistes, des créatifs ou des projets que tu aimerais nous faire découvrir ?
Milan : Oui, déjà, il y a les mecs de Toiletpaper Magazine.
Je ne connais pas vraiment leur histoire, je ne sais pas grand-chose d’eux. Tout ce que je sais, c’est que j’ai acheté quasiment tous leurs magazines.
C’est un magazine rempli d’images absurdes hyper créatives. Et ça, je pense que ça fait du bien.
Ça m’a nourri hyper fort et donné beaucoup de motivation.
Il y a aussi Julia & Vincent, les deux photographes. J’adore ce qu’ils font parce que ça correspond énormément à mes influences.
En fait, ça me rappelle toutes les images que je voyais dans les magazines de ma mère, dans les toilettes chez nous ! [rires]
Les photographies de mode des années 90–2000, David LaChapelle, toutes ces publicités… Toutes ces références-là, pour moi, c’est des biscuits, quoi, je mange ça sans arrêt.
J’ai d’ailleurs plein de livres Taschen avec des publicités des années 80 et 90. C’est que du régal pour moi.
Et chez Julia et Vincent, je retrouve cette esthétique un peu glowy, assez saturée, avec une atmosphère particulière.
Tu sais, un peu comme dans Deux flics à Miami. Il y a ce truc avec la lumière qui traverse les stores, la fumée dans une pièce… Dehors, tu as un hôtel avec une piscine éclairée alors qu’il fait noir.
Toute cette ambiance-là, ça me plaît.
Références citées dans cette interview :
Paradox : Marque de streetwear et projet créatif bruxellois cofondé par Milan Quadens.
Mœbius (Jean Giraud) : Auteur de bande dessinée et illustrateur français, notamment connu pour ses univers de science-fiction.
H. R. Giger : Artiste suisse à l’origine du design de la créature du film Alien.
Robin Knudsen : Réalisateur belge.
Helena : Chanteuse belge.
Veeko : Batteur français.
Caballero : Rappeur belge.
Absolem : Rappeur belge.
Dee-Eye (Bejnamin) : Producteur belge.
Toiletpaper Magazine : Magazine artistique fondé par Maurizio Cattelan et Pierpaolo Ferrari, connu pour ses photographies surréalistes, provocatrices et colorées.
Julia et Vincent : Duo de photographes spécialisés dans la photographie de mode, la publicité et les compositions visuelles.
David LaChapelle : Photographe et réalisateur américain, connu pour ses mises en scène colorées, théâtrales et souvent surréalistes.
À propos de l'invité :
Milan Quadens
Illustrateur, photographe et directeur artistique
Partager l'article
Retour au journal


